Lettre à la Ministre sur la situation des enseignants de Maternelle et Elémentaire


J’ai eu l’occasion, il y a quelques mois, d’échanger avec un groupe d’enseignants du premier degré, exerçant dans plusieurs écoles du département. Il m’ont fait part de leur engagement, de leur enthousiasme pour ce qu’ils considèrent comme la plus noble mission qui soit. Mais ils ressentent de plus en plus de difficultés à la remplir avec l’efficacité qu’ils souhaiteraient. Contraintes toujours renforcées, manque de considération, temps de travail extensible etc… engendrent souvent du découragement. Après avoir recueilli leur parole, j’ai tenté d’en faire une synthèse pour imaginer une école plus épanouissante pour tous, pour les élèves et leurs enseignants. Une école pour l’égalité républicaine qui, dans une société de consommation immédiate, a un peu perdu de vue son idéal de formation de citoyens éclairés en “mégotant” sur les moyens qui lui sont accordés. Même si les efforts de rattrapage du Gouvernement Hollande ont été considérables. 

Voici, donc, le document que j’adressai à la Ministre de l’Education Nationale de ce Gouvernement, pour attirer son attention sur la fatigue ressentie par les enseignants.

Les sources du mal être

  • Au collège les horaires d’enseignement sont réduits à 18 heures – pour les certifiés – (avec 2 h possibles supplémentaires) les professeurs y sont- de surcroît – dégagés de toutes les tâches de surveillance et de gestion hors classe des élèves. Les fonctions de relation avec les parents, les réunions se font sur le temps de travail ou donnent lieu à indemnités forfaitaires.

Des enseignants motivés, engagés mais souvent découragés

  • Dans leur ensemble, les enseignants s’impliquent, s’enthousiasment, prodiguent du temps, de l’énergie, de l’intelligence, de l’innovation pour offrir à chaque élève, et particulièrement aux plus démunis, les meilleures conditions d’apprentissage et de formation de leur esprit.
  • Ils ne se découragent pas malgré les difficultés croissantes mais souffrent de la lourdeur de plus en plus grande de leur tâche, du manque de moyens tant humains que matériels, de l’insuffisance de solutions pour les élèves en grandes difficultés. Ils ressentent douloureusement ce qu’ils appréhendent comme l’absence de reconnaissance de la Nation alors qu’ils en construisent l’avenir.

Des horaires extensibles à l’infini qui n’épargnent ni les soirées ni les week-ends. Le professeur – de formation équivalente- exerçant en élémentaire ou maternelle doit un certain nombre de prestations au-delà des 24 heures devant les élèves

  • Entre 102 et 120 heures supplémentaires par an
  • L’obligation d’accueillir les élèves, au minimum 10 mn avant l’heure de rentrée
  • La surveillance de cour pendant les récréations
  • La garde des enfants partant en retard le soir, le midi
  • L’entretien avec les parents qui le sollicitent à la fin de la journée
  • Préparations et corrections
    • Une semaine classique suppose la présence sur place souvent de 8h  à 17 h sans interruption sauf pour déjeuner rapidement (pas un seul moment de pause). Encore que le déjeuner soit consacré fréquemment aux échanges concernant le travail.
    • Soit, au minimum, 40 heures de présence à l’école et souvent beaucoup plus .
  • La mise en oeuvre des  interventions personnalisées auprès des élèves (PPRE, PAP etc…) demande un temps considérable de justification, de préparation, d’accompagnement, de réunions, de suivi, d’évaluation, de formalités administratives qui incombent – en leur plus large part – toujours à l’enseignant et/ou au Directeur.

Certains enseignants doivent revenir dans l’établissement pour préparations et corrections, le samedi et/ou  le dimanche.

  • S’ajoutent à ces obligations consommatrices de temps, des exigences officielles ou que s’imposent les enseignants par souci de remplir au mieux sa mission:
    • Lien avec les familles selon des horaires décalés
    • Les réunions pédagogiques en dehors de heures de travail et – évidemment – non rémunérées.
    • Réunion des équipes éducatives et des conseils d’école
    • Les fêtes de fin d’année et de fin de 1 er trimestre (le dimanche) avec les longues préparations nécessaires.
  • Construction du projet d’école particulièrement chronophage
  • Achats de fournitures pour la classe, d’ouvrages pédagogiques ou de manuels scolaires à effectuer sur le temps libre.

 Un public de plus en plus difficile et des moyens insuffisants pour y faire face

  • Les inégalités croissantes dans la société engendrent des inégalités fortes entres les élèves au moment de leur entrée en maternelle et ne pourront être totalement gommées à l’entrée en primaire d’où une grande hétérogénéité des classes qui oblige à une individualisation particulièrement poussée.
  • Les progrès de la recherche permettent aujourd’hui de décrire mieux les obstacles aux apprentissages et notamment les dysfonctionnements innés et durables du cerveau : dyspraxie, dysphasie, dyslexie, dysorthographie, dyscalculie, TDAH (Trouble Déficitaire de l’Attention avec ou non Hyperactivité)… Les élèves atteints peuvent représenter jusqu’à 20% des élèves et nécessitent des « détours pédagogiques » particuliers, l’intervention suivie du médecin scolaire, des programmes d’apprentissages personnalisés (PAP).
  • La violence en constante augmentation générée par les injustices sociales n’épargne évidemment pas l’école. Et la montée des incivilités, agressions, tant par les élèves que par leurs parents expose de plus en plus les enseignants.

La faiblesse des moyens pour remédier aux difficultés d’apprentissage

Les difficultés d’apprentissage exigeraient des moyens adaptés pour y remédier le plus tôt possible afin de ne pas hypothéquer la réussite ultérieure. Pourtant,  l’injonction de suppression quasi-totale des redoublements suppose que soient mises en œuvre des interventions spécialisées et efficaces. C’est loin d’être le cas:

  • Les RASED: ils sont de plus en plus rares depuis plus de 10 ans – même si des efforts ont été consentis au cours des 4 dernières années – Leurs interventions sont inexistantes en cycle 3 y compris dans les REP.
  • Les médecins scolaires, les psychologues : en nombre largement insuffisants pour assurer l’accompagnement des maîtres et des élèves.
  • Les APC: leur caractère facultatif pour les élèves ne facilite pas leur fréquentation. Ils interviennent souvent, faute d’autres périodes possibles, sur la pause méridienne et viennent percuter dans nombre de cas les activités périscolaires tant sur le moment de la séquence que sur son contenu. Rejetés, dans d’autres cas, en fin de journée, elles viennent allonger la journée de l’élève qui, outre le sentiment douloureux de ses difficultés, le vivra comme une sanction rendant illusoire la moindre efficacité de l’action.
  • Les orthophonistes– leur nombre extrêmement limité ne permet pas une remédiation qui pourtant serait essentielle tant en réparation de certaines pathologies, défaut de langage, dysfonctionnements cérébraux etc…Les orthophonistes pour la majeure partie d’entre eux exercent à titre libéral et sont trop surchargés pour faire face à la demande.
  • Les CLIS: il faut en moyenne deux ans d’attente avant de pouvoir être admis.
  • Les AVS: l’intégration d’élèves souffrant de handicaps est considérée comme une mesure positive. Elle ne serait cependant profitable que si les conditions d’une bonne insertion étaient réunies, ce qui est loin d’être le cas:
    • Ces élèves sont l’objet d’une attention particulière et sollicitent abondamment l’enseignant. Il conviendrait que l’effectif de la classe soit allégée afin que les autres élèves ne soient pas pénalisées en une telle circonstance.
    • Les AVS ne reçoivent aucune formation adaptée – ou très réduite – pour une mission extrêmement sensible. Leur recrutement obéit parfois davantage à des critères sociaux qu’à de réelles compétences démontrées. Dans certains cas, leur manque de formation peut faire courir de grands risques aux élèves accompagnés.
  • Que dire de la défaillance cruelle en capacité d’accueil des SEGPA, ITEP, CMPP ?
  • La demande croissante de différenciation rend quasiment impossible le fonctionnement optimal de la classe : il peut exister 4 groupes de niveau sur 6 matières en 1 journée soit 24 préparations différentes

  • Les absences répétées des élèves en difficultés

Et tant d’heures perdues !!!

  • Le non remplacement des professeurs absents surcharge les autres classes entrainant une impossibilité d’enseigner efficacement- Les effectifs en Brigade (ou en ZIL) sont notoirement insuffisants. Il convient de noter que les professeurs en contact régulier avec les élèves le sont aussi, par conséquent, avec toutes les épidémies.
  • Les élèves en difficulté, ceux qui devraient être les plus assidus sont sollicités de toutes parts: dentiste, psycho, RASED, MDPH, SESSAD, Orthophoniste (quand il y en a) etc… On a noté qu’un professeur en REP ne disposait de sa classe complète qu’un jour par semaine.

 Une discipline impossible à faire respecter.  Aucune possibilité de sanction

  • Le collège, lui, dispose de tout un arsenal de sanctions assez dissuasives:
  • La colle prise en charge par les surveillants
  • L’avertissement
  • La suspension jusqu’à trois jours prononcée par le chef d’établissement
  • Le Conseil de Discipline qui peut prononcer l’exclusion définitive – décision qui s’impose aux parents comme à l’autorité académique
  • L’école maternelle ou primaire ne dispose d’aucun de ces outils. Elle doit en référer aux IEN qui moins impliqués en raison de leur éloignement ne prennent pas toujours la mesure des conséquences des déviances comportementales non sanctionnées.
  • Les enseignants ont le sentiment de ne pas être soutenus par leur hiérarchie en cas de manquement des parents ou des élèves.  « On s’habitue, on banalise, on évite de faire des vagues encourageant ainsi à la surenchère par les élèves. »

Il convient de préciser, à ce point, que des enseignants, des directeurs d’école qui ne disposent d’aucun pouvoir de sanction n’ont aux yeux des parents et des élèves aucune autorité légitime et peuvent être agressés sans dommage.

Les conditions matérielles inégalitaires, souvent insuffisantes voire déficientes

Le groupe d’enseignants regrette que la responsabilité des conditions matérielles de l’enseignement laissée aux communes conduise à des inégalités criantes;

  • Matériel de sport ou informatique inexistant ou squelettique dans certaines écoles
  • Budgets alloués par les communes très disparates et générateurs d’inégalités
  • Des locaux très inégaux en quantité comme en qualité (existence d’une salle de sports, présence ou non d’un CDI, d’une salle des profs, de tableaux interactifs) –
  • L’occupation des locaux par les activités périscolaires peut conduire à des dégradations, des vols, des désordres qui demandent du temps de rangement le lendemain matin.
  • Des ATSEM en nombre très variable selon les écoles et l’intérêt que les municipalités leur portent.

 

 Sans porter atteinte à la souveraineté des assemblées délibérantes consacrée par les lois de décentralisation, ne serait-il pas opportun que l’Etat établisse un document sur l’équipement minimal d’une école??

Des exigences et contraintes – de l’administration comme des collectivités- souvent exorbitantes

  • Lieu pratique de diffusion des valeurs et des principes qui guident la République, l’école est sollicitée pour toutes les grandes manifestations nationales: lutte contre la faim, semaine des personnes âgées, journées du développement etc…
  • Elle est également sollicitée, parce que toute la population enfantine s’y trouve réunie, pour les causes – légitimes on espère – que la collectivité veut promouvoir: prévention de santé, concours de la Résistance, etc…
  • L’administration tant locale que nationale n’hésite pas à charger la barque des contraintes administratives: rapports divers, statistiques parfois redondantes (chaque échelon ayant ses propres exigences), états des présences, des absences et leurs causes, des informations préoccupantes …
  • Toute action doit être notifiée, validée en «N » exemplaires : 1 sortie vélo c’est 3 formulaires, 1 sortie avec nuitées c’est plusieurs pages pour 3 destinataires etc…

Une hiérarchie plus pesante qu’aidante

Les enseignants regrettent que leur hiérarchie soit plus préoccupée de contrôle que d’accompagnement. Elle paraît singulièrement absente en cas de difficultés majeures.

  • N’utilise pas l’autorité qu’elle est la seule à détenir pour engager solennellement certains parents à davantage de civilité ou à endiguer des attitudes insolentes, insultantes de la part des élèves. Elle n’utilise qu’avec parcimonie l’arme de la sanction avec un manque de réactivité préjudiciable à son efficacité.
  • Aujourd’hui, les enseignants, subissent deux hiérarchies, parfois antagonistes, toujours contraignantes: l’Education Nationale et la Commune. Cette dernière ayant tendance à s’immiscer progressivement dans les activités pédagogiques.

Les orientations et adaptations impossibles

Comment orienter des élèves vers des structures mieux adaptées à leur profil: ITEP, IME, SEGPA, CLIS etc… quand les places sont en nombre largement insuffisants. Des élèves qui, scolarisés dans les écoles, n’en tirent aucun profit et nourriront la rancœur de ceux à qui la société n’a pas offert les moyens de s’épanouir et de réussir leur vie.

Le déficit de formation des enseignants

  • Une formation initiale insuffisante: comment, par exemple, prendre en charge des élèves en situation de handicap, des autistes, les « dys » …?
  • Pratiquement pas de formation dans le domaine de l’exploitation à l’école du numérique: la maîtrise de l’outil mais plus encore les nouvelles utilisations à mettre en œuvre pour que chaque élève – et particulièrement les plus faibles – puissent en tirer le maximum de profit. Il apparaît nettement dans les études effectuées que l’utilisation de l’informatique en classe, sans pédagogie adaptée, peut se retourner contre les élèves en difficultés malgré les meilleures intentions.
  • Une formation continue quasiment inexistante alors que, dans un monde qui change, les compétences attendues des enseignants évoluent en permanence, que la demande sociale augmente sans cesse.

Les conditions d’exercice, le manque de reconnaissance de la Nation:

  • Des traitements largement inférieurs à ceux des professeurs de collège quand leur formation est équivalente.
  • Des traitements largement inférieurs (environ 25%) à la moyenne des traitements dans les pays de l’OCDE
  • Des indemnités pour les maitres formateurs dérisoires (CAFIPEMF) qui, pourtant, subissent des sujétions fortes: rapports de stages, compte-rendu, préparations etc..
  • Les Directeurs accomplissent des missions lourdes dans des conditions de plus en plus difficiles :
    • Par les exigences en matière de formalités, statistiques, graphiques – souvent redondantes en les demandes répétées et presque identiques des différentes autorités – relations avec les autorités, les parents, nombre élevé de réunions …
    • Aucun moyen d’administration: secrétariat, temps de décharge, moyens matériels etc…
    • Aucune autorité reconnue ni sur les enseignants, ni sur les élèves et parents
    • Des indemnités dérisoires eu égard à la charge de travail et à la responsabilité qui leur incombe (sécurité des locaux, exercices d’évacuation plan Vigipirate, organisation générale, rapports, etc..)

Des pistes pour améliorer la qualité du service public d’éducation

Des enseignants mieux reconnus

  • Alignement des traitements et des indemnités sur ceux des collèges
  • Une autorité affirmée des enseignants et des Directeurs d’Ecole avec la possibilité de prendre des sanctions de premier niveau pour les indisciplines, les insolences, les incivilités tant en direction des enfants que des parents.
  • Une formation continue mieux assurée
  • Une hiérarchie plus présente et plus aidante

Clarifier nettement les responsabilités hiérarchiques:

  • Préciser les compétences de la commune, sur les locaux, le budget mais en aucun cas sur les maîtres et la pédagogie
  • Affirmer que la seule autorité qui s’exerce est celle des Directeurs et de l’Institution Education Nationale

Des enseignants plus disponibles

  • Le respect d’un temps de travail décent :
    • réduction des exigences administratives à ce qui est vraiment  utile et qui ne peut être réalisé que par les enseignants dont la mission essentielle – faut-il le rappeler – est d’enseigner et d’éduquer, pas  de remplir des formulaires.
    • La suppression des demandes redondantes entre IEN, IA, Ministère
    • Des réunions pédagogiques prises en compte comme temps de travail
  • Le maintien ou la restauration des visites médicales régulières (les enseignants en contact permanent avec les élèves sont les plus exposés aux maladies contagieuses mais aussi aux “burn out”

    Une école plus performante:

  • Des conditions matérielles de meilleure qualité: éditer un référentiel sur les équipements de bas et les moyens financiers à l’usage des communes
  • Des équipements numériques en nombre suffisant pour que chaque élève puisse les utiliser autant que de besoin y compris à son domicile. La conquête de la maîtrise en informatique reposant sur l’utilisation répétitive.
  • Des offres en établissements d’enseignement adaptés en nombre plus élevé pour répondre à la demande
  • Des programmes stables (et non pas réformés chaque année) sur lesquels ne viennent pas s’empiler sans refonte globale de nouvelles matières : Anglais, Informatique, apprentissage de la photo, Instruction Civique et Morale, disciplines artistiques qui, bien qu’utiles, viennent amputer les temps consacrés aux apprentissages fondamentaux.

Une école de l’égalité des chances:

  • Assurer par la création des places nécessaires la meilleure orientation possible des élèves en difficulté lorsqu’ils doivent bénéficier d’un accompagnement particulier dans un environnement adapté
  • Assurer par des réductions d’effectifs, la formation des AVS, un accueil de qualité, performant aux élèves en situation de handicap
  • Multiplier, autant que de besoins, les postes d’orthophonistes, agents de l’Education Nationale, intégrés au RASED, pour apporter dès la maternelle les moyens de remédier aux divers handicaps dont les « dys ». Envisager un orthophoniste pour un groupe d’écoles pour des interventions rapides et régulières.

Une vaste politique de la petite enfance pour atténuer les inégalités à l’entrée à l’école maternelle

  • J’ai eu l’occasion dans définir les contours. Projet adressé à Madame la Ministre de l’Education Nationale ainsi qu’à Madame la Ministre de la famille, de l’enfance et du droit des femmes.

 

Je crois qu’un des grands objectifs d’un Gouvernement doit être d’affirmer – et de prendre les moyens pour qu’il en soit ainsi – que tout enfant, quel que soit les conditions de sa naissance, de son environnement éducatif, affectif, devra bénéficier de toutes les conditions pour réussir sa scolarité et sa vie pour devenir un citoyen éclairé, un professionnel accompli, un parent responsable.

Aux pouvoirs publics de réfléchir, d’agir et de vouloir.

 

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