Ce n’est pas l’école qui génère les inégalités !


Les résultats de l’enquête Pisa 2012 démontrent que le nombre d’élèves en difficulté a beaucoup augmenté et l’on accuse ce matin l’école française de creuser les inégalités. Je voudrais m’inscrire dans une réflexion plus globale, et dire que si notre école a besoin de s’examiner sans réticences, ce n’est pas elle qui génère les inégalités les plus criantes et les inscrit durablement dans le temps et dans l’espace. D’une manière générale, la société française est inégalitaire et les destins de nos concitoyens fortement emprunts d’un déterminisme social qu’on combat, depuis des années, sur le plan des idées, sans parvenir encore à l’éradiquer par l’action.

1- De fait, que peut l’école … ?

… quand la France est le deuxième pays au Monde pour le déterminisme social et que la situation continue à se dégrader

… quand, dès la naissance, des inégalités irréparables se creusent irrémédiablement. Tous les outils d’acquisition des savoirs et des savoir-faire ultérieurs se forgent au cours des premières années de la vie: la marche, le passage à l’abstraction, la socialisation, la fluidité du langage, l’éveil de la curiosité, le vocabulaire, dont la richesse déterminera la réussite scolaire. Ces différences d’aisance, de facilité à communiquer donc à développer ses connaissances, y compris à l’entrée en maternelle, vont influer sur les destins scolaires et enfermer dans des échecs répétés certains qui, relégués au bord du chemin, n’imaginent même pas qu’ils puissent réussir.

… quand, les parents eux-mêmes, ont intériorisé l’idée que l’école ce n’est pas pour leurs enfants, et, a fortiori les études supérieures encore moins ? Nous savons bien que le regard des autres finit par nous conformer à ce qu’on croit y lire.

… quand la main invisible du libéralisme s’efforce – et réussit ! – en bâtissant un système subreptice, de préserver sa progéniture d’une concurrence trop vive parce que trop nombreuse potentiellement, venue des milieux populaires, à l’entrée des grandes écoles qui forment ceux qui deviendront l’élite de demain et offriront à leurs enfants la même perspective.

… quand, dans notre société, tout se ligue, y compris avec la complicité inconsciente des victimes, pour préserver un ordre social injuste ? L’idéologie dominante imprègne tous les esprits ( la “doxa” disait Bourdieu) et ainsi continue d’exclure de générations en générations les mêmes familles qui ne viendront pas contester, ne disposant pas des mots pour dire leur révolte, des instruments de musique, des peintures, ou des mots des autres par le théâtre pour exprimer leur désaccord.

… quand enfin, bien au-delà de la petite enfance ou de l’éducation, tout concourt à l’accroissement des inégalités ? La politique en matière de droits de succession l’illustre bien. Que les capitaux peu importants soient quasiment exonérés à 100% de droits quand ce qui est légué est le résultat de dizaines d’années d’économies laborieuses, on ne peut que s’en réjouir. Que les grandes fortunes, soient logées à quelques pourcentages près à la même enseigne – dans un parfait consensus – voilà qui est particulièrement toxique ! Ainsi de générations en générations se concentrent en quelques mains la propriété de la France.

2- Comment s’étonner alors que l’école ne puisse panser tous les maux dont souffre une société figée dans sa répartition en classes sociales ?

Comment alors, lui redonner de l’élan, favoriser les brassages, donner l’espoir à ceux qui sont exclus de tous les progrès, de sortir ce cette situation ?

Dans cette philosophie, nous devons être ambitieux. La réduction des inégalités sociales ne pourrait donner satisfaction si elle devait rimer avec la croissance d’une classe moyenne (« la constellation centrale » de Mendras), que l’on précariserait quand une minorité, de plus en plus minoritaire, s’enrichirait.

C’est ce que nous nous efforçons de faire, bien imparfaitement, dans notre département d’Ille et Vilaine sachant que nous avons d’abord à vaincre de nombreuses réticences et notamment là où les attend le moins.

3- D’abord, nous avons à tordre le cou à un certain nombre d’idées reçues, qui, véhiculées, pérennisent les inégalités, voire contribuent à les accroître

A traiter de façon égale des situations inégales, on renforce les inégalités

– « L’égalité d’accès aux services publics est la règle »: rien n’est plus faux. Nous savons tous que nombre de nos concitoyens sont démunis devant les services publics, ne les connaissent pas ou appréhendent d’en franchir le seuil. D’autres, favorisés, font un excellent investissement en payant leurs impôts car ils profitent de tout à prix extrêmement réduits: équipements collectifs, services éducatifs, sportifs, culturels, de la petite enfance…

– « La création de dispositifs particuliers pour des populations en difficulté conduit à leur stigmatisation ». N’est-ce pas là la plus belle des hypocrisies? Peut-on penser que la situation dans laquelle elles se trouvent n’est déjà pas de toute façon stigmatisante ? Au moins, y a-t-il par la mise en œuvre d’actions qui leur sont spécifiquement dédiées, l’espoir d’un horizon plus bleu. Or l’espoir est le premier moteur de l’action.

A traiter également des situations inégales on ne fait que renforcer les inégalités

L’argent public n’est pas destiné à être redistribué à l’ensemble de la population sous couvert d’équité. Il doit être utilisé à la construction d’une société harmonieuse, à la cohésion sociale et, par conséquent, à traiter ce qui menace le bien vivre ensemble: les inégalités de destin et de vie.

4- Ensuite, nous avons à créer les conditions d’une véritable égalité des chances, le droit de figurer sur la même ligne de départ

– Favoriser la restauration ou la naissance, chez les parents et futurs parents, de l’estime d’eux-mêmes. Tant qu’on n’a pas réglé ses propres conflits, on est incapable de s’intéresser aux autres et particulièrement à ses propres enfants. D’où la nécessité de redonner à la cité son pouvoir d’intégration, d’insertion de tous, de reconnaissance de chacun par le sentiment redonné de son utilité sociale. Cette orientation s’inscrit dans les contrats de territoires inventés par le département d’Ille et Vilaine: faire société dans un projet partagé de bassin de vie.

– Compenser dès la naissance, et tout au long des premières années de la vie, les carences familiales chez le tout jeune enfant. C’est le sens des décisions de l’assemblée départementale : démocratisation de l’accès aux crèches et de l’enseignement de la musique, examen médical et social de tous les enfants avant l’âge de 4ans, enrichissement du vocabulaire avec l’implication des parents dans le “parler bambin” ;

– Offrir à tout bretillien la possibilité, quel que soit son lieu de vie, de s’épanouir, d’exprimer ses talents, de pratiquer une discipline artistique ou sportive, d’accéder aux grandes œuvres. C’est, par exemple, la vocation des artistes en résidence pris en charge par le Conseil Général sur tout le territoire.

– En finir avec les traumatismes générés par le chômage sur les travailleurs et leurs familles. C’est l’enjeu de la réflexion que le CG a engagé sur la Sécurisation des Parcours Professionnels.

5- Dans ce projet global de société plus harmonieuse, l’école doit s’examiner sans tabous

Si l’école ne peut, à elle seule, contribuer à construire, demain, une société plus accueillante pour tous, plus solidaire, elle a certainement besoin de s’examiner, sans tabous, sans réticences, avec la capacité à regarder la réalité en face.

Elle a besoin de se réformer pour que les Français gardent leur confiance dans leur institution scolaire.

Elle a besoin que les enseignants soient considérés dans toute l’acception du terme, y compris, mais pas seulement, sur le plan pécuniaire. Elle a besoin que la nation retrouve dans l’enthousiasme de ses plus nobles serviteurs l’implication qui étaient la leur, sous la 3 ème République, pour promouvoir et rendre effectives les valeurs de liberté, fraternité, égalité.

Elle a besoin, en retour, d’enseignants qui acceptent le risque du changement, d’affronter l’inconnu, qui, s’il peut générer des appréhensions, demeure indispensable pour redonner à l’école sa vocation de constructeur du plus bel avenir.

One thought on “Ce n’est pas l’école qui génère les inégalités !

  1. Je suis tout à fait d’accord, il ne serait pas scandaleux de faire des efforts beaucoup plus appuyés envers les enfants dès le tout jeune âge pour pallier aux manques constatés. Tout le monde certainement s’y retrouverait. L’échec de certains n’apporte rien aux autres, bien au contraire, cela devient souvent le terreau de beaucoup de problèmes de notre société.
    Mais cet aspect réglé , il restera toujours une société inégalitaire financièrement. Les aspirations des uns et des autres sont très différentes. Certains sont entreprenants et prennent des risques avec parfois, mais pas toujours, de la réussite, investissent et réinvestissent, créent des emplois, ne comptent pas leurs heures, mangés qu’ils sont par leur projet.
    D’autres préfèrent privilégier une plus grande qualité de vie, préserver le maximum de temps pour s’épanouir …..etc.
    Inexorablement des différences pécuniaires se créent et s’amplifient au fil des ans.

    S’il est logique que chacun des citoyens s’acquitte de l’impôt selon ses moyens, encore faudrait-il que chacun y consacre les mêmes moyens, ce qui n’est pas le cas.
    Il serait parfaitement justifié de procéder à une équivalence par une péréquation pour amener l’assiette de l’impôt de chacun sur la même base commune de moyens à mettre en œuvre.
    Ainsi, la base taxable pourrait être fixée à 1645 heures (35×47) . Les heures travaillées au delà ne seraient pas taxées à l’impôt sur le revenu et, inversement, ceux qui choisiraient le confort de la vie et qui ne travailleraient que 648 heures (18×36) , seraient taxés sur la base des moyens dus par chacun ,1645 heures, ( revenus :648×1645= revenu d’imposition).

    Disposant de plus de temps libre, les enseignants sont potentiellement les premiers bénéficiaires des services publics gratuits ou largement subventionnés pour toutes les activités culturelles, ludiques et sportives.
    Aux extrémités, les titulaires de faibles ressources, même disposant du temps, ont bien souvent d’autres soucis en tête et les entrepreneurs, eux faute de temps, n’en font bénéficier que leurs enfants.

    Il faut arrêter de mettre toujours en avant l’absence de considération dont serait victime les enseignants. Nous avons tous , et pour notre vie entière, le souvenir vivace et reconnaissant de certains d’entre eux manifestement habités du désir de nous faire réussir. Nous avons tous aussi le souvenir d’autres, connus de la communauté des enseignants, qui ont plombé l’avenir de leurs élèves, années après années, avec comme seule réponse à ce problème, une défense corporative alors du coup, peu soucieuse des conséquences sur ces générations d’élèves. Avec une moyenne de 30 élèves par classe et 4 à 5 classes par an, pendant 40 ans, le dégât est considérable ( évidemment, comme par enchantement, ces classes n’accueillaient aucun enfants de collègue).
    Au mieux, l’institution se contentait d’obtenir un déplacement au bout de quelques années dans un autre établissement, sans jamais apporter le moindre début d’un commencement de solution.

    Maintenant, il faut aussi arrêter avec les préparations et les corrections, ces dernières n’existent plus depuis longtemps, tout au plus une notation par trimestre voire par semestre, plus une note d’oral en classe.
    L’institution veille à la connaissance de la matière par le corps enseignant, mais qu’en est-il de la pédagogie?
    Avec les “MOOC” la transmission du savoir est en train d’évoluer, les enseignants sont-ils prêts à effectuer leurs 35 heures dans les établissements en prenant les élèves par petits groupes pour l’encadrement des exercices pratiques . Ceci permet de repérer les points d’incompréhension de chacun et d’y apporter la réponse appropriée.
    Ceci peut contribuer à faciliter la mise en place de la réforme des rythmes scolaires.

    Selon le code du travail, les congés payés sont annuellement de 5 semaines actuellement et non 16 semaines.
    Quid d’une activité ou pas pendant ces onze autres semaines, soit un tiers temps en plus!

    Enfin quelques mots sur l’élite, celle qui fait notre fierté, que les autres (qui?) nous envient, dit-on. Compte tenu des résultats de notre pays depuis quarante ans, la crise pétrolière date de 1973, télé nombre d’énarques à tous les rouages de l’Etat, il n’est peut être pas inutile de se poser la question du maintien ou de la suppression de l’ENA, en verlan ÂNE , tout un symbole !

    Pour polytechnique, il faudrait certainement revoir mes critères d’admission. Sa consœur suisse, qui accueille entre autres les recalés de la nôtre, obtient notoirement de meilleurs résultats en terme de dépôts de brevets d’invention de ses anciens élèves (2,5 fois plus).
    Il semblerait que la pensée soit trop formatée, unique, et que les postulants qui auraient des idées ” saugrenues” soient éliminés à l’entrée. Avoir un potentiel inventif exclut quelque fois de se ranger toujours derrière les dogmes de toute nature.

    Pour en finir avec les traumatismes générés par le chômage sur nos concitoyens et leur famille, à défaut de succès de l’action du Président de la République, il reste la possibilité à l’Etat d’orchestrer pour tous les actifs de donner 20% de leur temps en plus à la collectivité, dans leur activité ( une sorte de 8 mai majoré) pour enclencher une reprise digne de ce nom.

    L’augmentation aux frontières des quantités admissibles de cigarettes à compter du 1 janvier prochain nécessite une réflexion plus aboutie pour la lutte contre le tabagisme qu’une nouvelle augmentation unilatérale des prix.
    Nos fumeurs vont aller payer leurs taxes aux Belges, Italiens, Espagnols et non à Bercy!
    Non seulement la santé ne sera pas améliorée, mais en plus nous aidons nos voisins à remplir leurs caisses et vider les nôtres.
    Marisol Touraine devrait être plus réaliste et faire aligner nos taxes sur ceux de nos voisins, voire en dessous pour inverser la problématique. Ce serait le plus sur moyen de convaincre nos voisins et amis , de faire sur ce point une politique commune de santé et de taxes sur le tabac.

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