En politique, les termes et les mots ne sont jamais neutres !


Les 6 derniers mois, plusieurs grandes figures intellectuelles importantes de la pensée moderne ont disparu.

Je pense entre autre à Robert Castel (1933-2013), James Buchanan (1919-2013) ou encore A. O. Hirschman (1915-2012). Il serait intéressant de faire un article sur les travaux de R. Castel, sur l’influence de son regard sur le travail salarié et la façon dont ces travaux impriment aujourd’hui notre philosophie en matière de sécurisation des parcours professionnels. Son analyse dense mérite qu’on lui accorde un article à part entière. Ce n’est pas l’objet de celui-ci, mais je compte bien y revenir.
J’aimerais plutôt m’attarder sur les deux autres penseurs cités plus haut : A. O. Hirschman et J. Buchanan, tant ils sont d’actualité. Au premier regard, ces deux économistes n’ont pas grand-chose en commun si ce n’est qu’ils ont chacun à leur manière apporté leur analyse des faits sociaux et en particulier de l’importance des choix collectifs dans la bonne compréhension des politiques publiques. Tous deux sont aussi à l’origine d’avancées importantes sur les modèles politiques, leurs modes de scrutin et leurs implications dans le développement de nos modèles occidentaux ainsi que leurs conséquences sur les capacités qu’ont aujourd’hui les Etats pour répondre aux mutations nécessaires des sociétés.

Toutefois, il est nécessaire de bien différencier leurs approches, tant la vision du monde qu’ils décrivent est fondamentalement différente.

James Buchanan est à l’origine d’une analyse libérale de l’action politique. Son courant de pensée , le Public Choice, étend le présupposé néoclassique de l’individualisme méthodologique à la sphère de la décision politique. Chaque homme politique serait un calculateur froid qui serait influencé par des groupes de pressions et qui ne chercherait avant tout qu’à servir son propre intérêt. L’intérêt général n’étant qu’un concept pour d’abord les servir. A suivre James Buchanan, nous sommes loin de l’idéal démocratique auquel je crois. Nous sommes très loin des raisons pour lesquelles je me suis engagé en politique. Mon ambition a toujours été guidée par des valeurs ancrées au plus profond de moi, ce sont elles qui orientent mes décisions et mes choix. L’analyse de Buchanan est en ce sens erronée qu’elle ne tient ni compte du contexte dans lequel évolue l’homme politique, ni de sa propre histoire et ni des sentiments moraux qui peuvent l’habiter. Mais je ne suis pas naïf et il est vrai que certains hommes politiques ont préféré, à un moment de leur vie, faire passer leur intérêt personnel avant l’intérêt général. L’actualité récente a malheureusement fourni la matière nécessaire à une validation empirique des théories du Public Choice. Mais il convient bien de différencier cas particulier et comportement général. L’exception ne peut être la règle et trop souvent le raccourci est pris par ceux qui aimeraient remettre en cause nos fondements républicains.

Qu’il s’agisse de Buchanan ou de Hirschman, ils ont chacun cherché à comprendre la manière dont les mouvements collectifs, les intérêts particuliers, orientent les choix politiques. Ainsi, dans de nombreux cas, les opposants aux réformes usent jusqu’à la corde, jusqu’à l’overdose, d’argumentaires d’un autre temps.

Dans son ouvrage, « Deux siècles de rhétorique réactionnaire », paru en 1991, A. O. Hirschman analyse et critique l’idéologie réactionnaire qui s’oppose systématiquement à toute progression sociétale. Ainsi il démontre, que les opposants aux réformes tentent par plusieurs méthodes de rhétorique d’allumer des contrefeux au discours progressiste. Leurs argumentations de base se résument ainsi à trois figures: l’effet pervers, l’inanité et la mise en péril. En se basant sur une analyse rigoureuse des faits historiques, Hirschman démontre l’utilisation des ces techniques de raisonnement en faveur de l’ordre établi ou du retour à l’ordre antérieur.

Les opposants aux réformes tentent, par des méthodes de rhétorique, de préserver un ordre établi contre toute progression sociale

Dans l’illustration qui est la mienne, l’utilisation de l’effet pervers ou encore de la mise en péril sont caractéristiques des propos tenus par les opposants au Mariage pour tous. Le premier souligne que les réformes se retournent en leur contraire et prouve l’impossibilité pour les hommes d’agir sur le destin social sous peine de jouer aux apprentis sorciers. Hirschman voit dans l’effet pervers le passage à la limite de la vision libérale d’Adam Smith : la main invisible du marché implique que l’homme se laisse conduire par les forces sociales sous peine d’aller contre l’ordre naturel. A ce petit jeu, l’opposition UMP est passé maître dans l’art et la manière, comme le démontre les quelques exemples ci-dessous.

« Ce que vous êtes en train de faire est une brèche qui ne se refermera pas si ce texte passe, c’est une ignominie (….) vous êtes en train d’assassiner des enfants ! » (P. Cochet, député UMP)

« Et là, tous les barrages sauteront, à commencer par celui de l’anonymat du don de sperme et d’ovocyte. Nous ne le verrons peut-être pas de notre vivant mais à terme, vous aurez créé deux humanités. (…) Lorsque l’on franchit les portes de l’éthique, que l’on n’est plus fasciné que par la seule technique, lorsque l’on se laisse dominer par la toute puissance des adultes qui ne supportent pas le manque, c’est un monde orwellien que l’on crée » (Nicolas Dhuicq, député UMP)

« Ce que vous proposez marque une césure historique dans notre vision de la famille ; je crois que la société de demain ne ressemblera plus, avec votre projet, à celle d’aujourd’hui, et je suis loin d’être convaincu que cette société sera meilleure » (L. Wauquiez, député UMP)

La seconde technique de rhétorique, la mise en péril, est un système de défense de l’ordre établi. Il s’agit en effet d’utiliser des arguments, souvent fallacieux, en arguant que la nouvelle réforme détruira les effets bénéfiques des précédentes. Ce raisonnement se veut alors un pronostic sur l’avenir sans véritable appui factuel ou sur la foi de propos péremptoires sans fondement analytique. Ainsi les propos qu’ont pu tenir certain députés pendant le débat du mariage pour tous, entrent directement dans cette catégorie :

«Au-delà du mariage pour tous, c’est le socle de notre Histoire que je veux soutenir en évitant que notre beau pays, la France, ne tombe dans les travers de ce que fut l’Empire Romain et sa chute avec les contradictions du bas Empire » (Christian Jeanjean, maire de Palavas-les-Flots, UMP)

« Sans redouter un afflux si exceptionnel que certains veulent bien le dire, il serait tout de même fâcheux que la France devienne une sorte de grand Las Vegas du mariage concentrant un tourisme matrimonial qui irait croissant » (Philippe Gosselin, député UMP)

«Notre rôle en tant qu’élus de la nation, ce n’est pas de répondre à une prétendue modernité que nous serions sommés de valider » (L. Wauquiez, député UMP)

Hirschman avait ainsi très bien démontré comment ces techniques de rhétorique ont plusieurs fois été utilisées par les conservateurs au cours de l’histoire. Ainsi, au 19ème siècle en Angleterre nombre de conservateurs se sont opposés aux propositions d’élargissement du suffrage électoral aux classes populaires proclamant que c’était la mort de la Constitution anglaise et des libertés traditionnelles.

En politique, les termes et les mots ne sont jamais neutres. C’est pourquoi, il nous faut être vigilant sur l’utilisation et la compréhension des méthodes d’argumentation dont certains hommes politiques peuvent abuser. Sous l’égide d’un soi disant maintien de la famille traditionnelle (encore faudrait-il me dire ce qu’est une famille traditionnelle !), l’UMP a démontré qu’ils étaient à leur tour les parfaits porteurs d’une rhétorique réactionnaire, résolument tournée vers le passé et opposée à toute progression sociale.

One thought on “En politique, les termes et les mots ne sont jamais neutres !

  1. Je suis d’accord que tu puisses contester la théorie de James Buchanal à l’aune des ressorts qui te motivent et qui te correspondent parfaitement. Cependant, comme tu le conclus, il ne faut pas généraliser, second point d’accord, sauf que c’est toi, par référence à ton cas personnel, qui généralise .
    Dès lors que la fonction est devenue le “métier” qui le fait vivre, la nécessité de durer devient déterminante dans l’action du politique.
    Les discours des uns et des autres n’ont qu’un but : se faire remarquer et pour cela sėduire des électeurs sympathisants à une cause.
    Je le regrette sincèrement. La carrière politique ne devrait peut-être ne commencer qu’après la vie professionnelle.

    L’opposition des conservateurs anglais au 19 ème siècle illustre bien ton propos, peut aurais-tu dû ajouter celui des socialistes Français pendant la première moitié du 20 ème siècle à celui de l’extension du droit de vote aux femmes ( pour mémoire, les femmes étaient jugées alors trop dévotes et donc moins favorables à la gauche).
    La gauche n’a rien à envier aux autres formations politiques de ce coté.
    Qui peut contester que l’abaissement de l’âge du droit de vote à18ans n’avait pas une visée électorale comme première finalité.
    Les jeunes étant préformés par l’école aux valeurs de générosité ..etc toujours misent en avant par la gauche, celle-ci en recueille tous les fruits électoraux.
    Cette pseudo spécificité que la gauche insuffle en permanence est indécente, car la même ambition existe ailleurs, avec la différence essentielle de se vouloir efficace en étant pragmatique. Les chemins et moyens sont différents, c’est tout. Le programme commun de Mitterrand a montré que les bonnes idées de la gauche, la main mise sur le capital par les nationalisations, allaient permettre à la société de vivre des lendemains meilleurs.
    Les faits sont là, hélas, avérés, la mise en œuvre de ces bonnes idées n’a pas apporté le bienfait attendu, promis aux électeurs, et il a fallut tout stopper et revenir en arrière. Que de temps perdu dans l’édification d’une société meilleure.
    D’autre part, et plus généralement, toute nouveauté n’est pas forcément un progrès, et bien souvent, les circonstances politico-politiciennes l’emportent sur une réflexion plus aboutie.
    La main invisible est à la fois une excuse facile et une réalité.
    Quand on ne sait pas quoi faire, cela justifie de ne rien faire, cependant si l’économie a besoin d’être remise à flot ou sur pied, comme on veut, il vaut mieux agir, la difficulté est de le faire dans le bon sens.
    La réalité, c’est qu’un équilibre nouveau s’installe à chaque fois, en fonction du nouvel environnement. Il en est dans l’économie, comme dans la nature. Il y a peu de chance que cela soit la solution souhaitée qui prévale, l’équilibre actuel n’est satisfaisant pour personne, et la suppression de toutes les règles sociales pas une avancée.
    Daniel

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