Edito – Le traumatisme du chômage, la reconquête de la dignité, l’impératif du reclassement


Cadres noirs, P. Lemaître

Le traumatisme du chômage, la reconquête de la dignité, l’impératif du reclassement

L’on peut critiquer que le Goncourt 2013 n’ai pas fait l’unanimité et ait nécessité douze tours de vote. L’on peut se réjouir (ou être déçu) qu’il couronne un genre moins noble que de tradition, car directement issu du polar. L’on peut débattre sur la facilité du thème de l’après première guerre mondiale, au moment où l’on s’apprête à fêter son centenaire…

Je n’ai pas lu Au revoir là haut. De Pierre Lemaître, je n’ai lu que Cadres noirs.

Le personnage principal est un cadre quinquagénaire qui se fait licencier quand son entreprise fusionne avec une société belge. Après quatre années de chômage, il ne ressent rien d’autre qu’un sentiment de faillite personnelle. Désespéré par l’inactivité ou les petits boulots humiliants, il ne renonce pas à chercher du boulot mais renonce à trouver un travail. Il reconnaît qu’avec des types comme lui, « le système a l’éternité devant lui ».

Lorsqu’un employeur accepte enfin d’étudier sa candidature, il est prêt à tout pour avoir l’impression de regagner de l’estime et un statut: emprunter une somme d’argent considérable, mentir à sa femme et à ses filles et accepter une épreuve du recrutement qui prend la forme d’un jeu de rôle autour d’une prise d’otages.

L’on se rapproche ici de l’analyse du grand maître du roman noir, Donald Westlake, qui avait écrit dans Le Couperet : « Aujourd’hui, notre code moral repose sur l’idée que la fin justifie les moyens. Il fut une époque où c’était considéré comme malhonnête, l’idée que la fin justifie les moyens. Mais cette époque est révolue. Et il n’est pas un seul P.D.G. qui ait commenté publiquement la vague de compressions de personnel qui balaie l’Amérique sans l’expliquer par une variation sur la même idée : la fin justifie les moyens ». En explorant dramatiquement et à l’extrême ce thème, Westlake écrivait que la solution extrême utilisée par un chômeur pour retrouver du travail était d’assassiner les quelques candidats rivaux à un poste avant l’ultime sélection. Paroxysme de noirceur, ce système n’a même plus besoin d’une autorité pour s’exercer, les salariés s’en chargeant eux-mêmes. Les entrants créent les sortants, le capitalisme invente un mouvement perpétuel dont les salariés sont les complices. Le système a gagné.

Dans Cadres Noirs, le quinquagénaire chômeur agit à sa perte. Il ne lui suffit pas d’être un vieux travailleur au chômage, d’être humilié, trompé, manipulé, d’être diminué et discrédité dans le regard de ses proches dont certains, jamais, ne le pardonneront. Sa révolte, purement individuelle, est implacablement destructrice : « pour trouver un job, je croyais que j’étais prêt à tout, mais c’était sans penser à la prison » ; « En fait, c’est plus fort que moi, je ne peux pas m’empêcher de travailler ».

L’on touche là au plus grand traumatisme du chômage. Avant d’être financier, il est d’ordre moral, social et psychologique. D’abord et en premier lieu pour le chômeur, qui n’éprouve plus de sentiment d’utilité et ne voit pas qu’elle pourrait être sa place dans la société. Pour sa famille ensuite, qui voit la personne changer, perdre estime de soi et confiance en soi. Pour les petits chefs d’entreprise enfin, qui dans leur structure à taille humaine, vivent bien souvent difficilement de devoir se séparer de leurs plus proches collaborateurs.

Dans un contexte économique et social difficile pour la Bretagne, à l’heure où les licenciements dans les entreprises agroalimentaires créent un climat de révolte, les mesures d’urgence pour accompagner les salariés licenciés seront la priorité du Pacte d’avenir pour la Bretagne dont le Préfet a encore présenté hier (mercredi 6 novembre) les grandes orientations.

De manière plus structurelle, et pour agir bien en amont des décisions de plans de restructuration et de licenciement, nous aurons à inventer les moyens d’éviter, autant que possible, que soit vécu le traumatisme du chômage. Pour cela, le Département d’Ille-et-Vilaine souhaite accompagner les entreprises et leurs salariés à la mobilité, aux transitions professionnelles et à la compétitivité. Sécuriser les parcours professionnels des travailleurs, c’est maintenir le salarié dans son entreprise, y compris pendant les périodes de formation, de reclassement et de transition. C’est également aider l’entreprise à anticiper les besoins futurs voire nouveaux, pour qu’elle puisse organiser la mobilité et la reconversion de ses salariés de la façon la plus sûre et la plus dynamique pour l’ensemble des équipes.

En Suède, où nous nous sommes rendus, et où ce système plus sécurisé et moins anxiogène fonctionne, le licenciement est une préoccupation permanente. Il est envisagé sereinement car pris très en amont des difficultés que pourrait rencontrer l’entreprise. Pendant toute une période, les agents d’une agence de transition, en étroite relation avec les dirigeants de l’entreprise et les responsables syndicaux des salariés, préparent la transition professionnelle des équipes (coaching, formations, amélioration des compétences, accompagnement dans les démarches de reclassement). Ici, sur notre territoire bretillien, nous avons d’ores et déjà réussi à réunir et à convaincre l’ensemble des parties prenantes – acteurs de l’emploi, représentants des chefs d’entreprise, syndicats de salariés, collectivités territoriales et Etat. Très concrètement, nous devrions pouvoir expérimenter ces parcours sécurisés et anticipés de transition sur quelques unes des entreprises d’Ille-et-Vilaine dans les prochains mois.

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